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Le rejet de l’appel de Carolyn Strom évoque une situation fondamentalement préoccupante pour l’ensemble des infirmières et des infirmiers du Canada, mais également à l’égard de la qualité des soins et des services de santé offerts aux usagers. Rappelons que Carolyn Strom, une infirmière clinicienne de la Saskatchewan, a été condamnée par son ordre professionnel à verser une somme de 26 000$ après avoir commenté sur sa page Facebook personnelle la qualité des soins de fin de vie prodigués à son grand-père. Dans le cadre de sa condamnation, elle doit également se soumettre à une formation en éthique, produire une dissertation réflexive, en plus d’être reconnue coupable d’inconduite professionnelle.

Le 11 avril dernier, l’appel de la décision fut rejeté par un juge de la Cour du Banc de la Reine de Saskatoon, réfutant du même coup le caractère déraisonnable de l’amende imposée à Carolyn Strom et l’atteinte alléguée à sa liberté d’expression. Comme la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et d’infirmiers l’évoquait dans un récent communiqué, cette décision constitue un dangereux précédent ayant pour effet de contribuer au musèlement des infirmières à titre d’individus et de professionnelles de la santé, atteignant du même coup leur capacité à défendre les intérêts de leurs proches, de leurs usagers et de leurs communautés.

D’ores et déjà, l’amende appréciable de 26 000$ fut dénoncée par un bon nombre de commentateurs et caractérisée par certains de geste d’intimidation à l’endroit de Carolyn Strom. Rappelons également que ses commentaires ont été émis à titre personnel comme membre de la famille de l’usager concerné : ils ne relevaient aucunement de ses fonctions professionnelles.

Pour ces différentes raisons, le traitement réservé à Carolyn Strom constitue un dangereux précédent à l’égard de la liberté d’expression, puisqu’il ouvre la voie à ce que des regroupements professionnels puissent porter atteinte à la liberté d’expression d’individus. Il évoque un double standard ciblant spécifiquement le droit de parole de citoyens et de citoyennes qui, de surcroit, sont infirmières.

Ce traitement est également en porte-à-faux avec certains principes fondamentaux à la profession. Ici, la notion de témoignage adopte une importance particulière afin de comprendre le rapport des infirmières à la dénonciation. De par leur proximité avec les usagers, les membres de notre profession sont les principaux témoins du quotidien dans lequel s’insèrent les soins et les services leur étant destinés. Les infirmières agissent donc comme autant de sentinelles permettant d’assurer l’intégrité, la pérennité et la défense du caractère profondément humain devant normalement caractériser nos systèmes de santé. Cela est applicable au quotidien de la pratique, mais également lorsque ces dernières sont témoins d’iniquités de santé dans leur vie quotidienne.

Les témoignages des infirmières se situent conséquemment à l’intersection de l’organisation des systèmes de santé et de ses effets sur le bien-être des usagers. Ils sont des indicateurs permettant de mesurer la qualité des soins et des services offerts à la population, mais également leur accessibilité aux personnes que la maladie aura rendues vulnérables. Sans surprise, les infirmières sont conséquemment animées par les principes d’advocacy et de justice sociale. Ces principes leur permettent de combattre la loi du silence, notamment lorsque les mécanismes de communications officiels sont inefficaces, inaccessibles ou absents. Ces principes leur permettent également se distancier d’un corporatisme professionnel qui servirait l’intérêt des membres de la profession, plutôt que l’intérêt des usagers.

Toute atteinte à la liberté d’expression des infirmières en tant qu’individus ou professionnelles de la santé représente ainsi une réduction de la capacité de ces dernières à témoigner des iniquités de santé et des injustices pouvant affecter les usagers ou leurs communautés. Si le tout en vient à être toléré et légitimé, il y a lieu de craindre les effets de cette pratique sur la liberté de parole des infirmières. Il subsiste un risque réel d’assujettissement de leur jugement éthique à une forme d’autorité qui, bien qu’elle soit parfois nécessaire afin d’assurer la protection du public, en vient à déterminer par quels moyens et de quelle manière ces dernières peuvent prendre la parole sur des enjeux ciblant directement la qualité des soins et des services offerts aux usagers. Si nous partons du principe d’autorégulation professionnelle, cette tangente nous éloigne d’une valorisation professionnelle des actions centrées sur la défense des intérêts des usagers.

Il y a donc lieu de craindre pour la protection de la liberté de parole et de pensée des infirmières, mais également l’effet désautonomisant de cette situation lorsqu’elles sont confrontées à des injustices individuelles ou systémiques. Le déploiement de l’aide médicale à mourir, les difficultés d’implantation de sites d’injection supervisés, la défense souvent laborieuse des droits de populations marginalisées, la maltraitance envers les personnes vieillissantes ou vulnérables sont autant de réalités susceptibles de compliquer le rapport qu’entretiennent les infirmières envers la dénonciation.

Un élément pour le moins paradoxal de la sentence de Carolyn Strom concerne l’obligation de se soumettre à une formation en éthique, supposant donc qu’une telle formation puisse renforcer le caractère disciplinaire de la sanction. Est-il nécessaire de rappeler que les cours d’éthique doivent avant tout faciliter l’acquisition d’une pensée critique centrée sur l’action ? Ces cours s’inspirent certainement des Codes d’éthique et de déontologie, mais leur fonction est beaucoup plus large. Ils visent à développer le jugement éthique de l’infirmière en optimisant ses capacités de délibération et d’intervention lors de situations complexes. La dénonciation et l’objection de conscience font partie de l’ensemble des modes d’action dont l’usage devrait normalement refléter l’autonomie morale et professionnelle de l’infirmière. Il reste conséquemment à espérer que les formations en éthique dispensées aux infirmières s’inspirent de cette situation afin d’adapter leur cursus aux enjeux actuels touchant la liberté d’expression des infirmières lorsqu’elles sont confrontées à différentes situations d’injustice.

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